MON DESTIN

Devant mon souffle inquiet, et saccadé, j’écoutais mon père à travers le brouillard de mes larmes me dire :   Mon fils, là bas, ils ont aussi besoin de nous pour reconstruire leur avenir. Là bas leur pleines sont grises et pluvieuses. Leurs hivers sont rudes et font trembler les oiseaux !

Ayons l’espoir dans le coeur, n’ayons pas peur de quitter notre beau village ensoleillé, même si l’avenir est incertain,  même si ce voyage semble flou et périlleux, Il faut le risquer, et partir quand même ! Nous avons un nouveau rendez-vous avec le destin. Un nouveau chez nous nous attend quelque part !

Quittons notre sud pour aller dans ces grandes villes où le règne le brouillard. Et au bout du voyage, un autre destin nous attend.

Mais ne t’en fais pas mon fils, nous reviendrons un jour……   Prends bien soin de ta maman. Me voilà à cinq ans chef de famille.

C’étais en 1957, avant son départ pour la Belgique où il avait un contrat comme menuisier, dans une fabrique à Bruxelles ;  Menuiserie Jasienski,  Chaussée d’Etterbeek (près de la place Jourdan, actuellement Clinique jourdan). 

Le 7 janvier 1958, Maman et moi le rejoignons dans le petit appartement situé au 470 Chaussée de Wavre ( actuellement pleine de jeux pour enfants…)

En 1959 Mon père me renvoi au Maroc pour étudier l’arabe, sous les bons soins de mon oncle, qui a fait un point d’honneur à ce que je soit l’élève le plus brillant durant toutes les 6 années passées auprès de lui.

Enfin le bonheur ! Lorsque en 1965 mon père me conduisit à l’école communale N°1 Ch. St. Pierre où Monsieur Lambert directeur des primaires me présenta à mes nouveaux camarades de 5ème primaire et à mon professeur  Monsieur Van Heyghem…..

Tantpis pour les jardins de jasmin, et le les parfums d’orangers,  tantpis pour les couleurs des bougainvilliers. J’étais enfin auprès de mes parents,  déjà j’aimais mon école et mes professeurs. J’aimais voir la ville scintiller sous mille et un luminaires encore installés pour les fêtes de nouvel an. J’aimais lire à haute voix toutes les enseignes des magasins, pour montrer à mes parents combien je savais déjà lire le français….. J’étais comme dans une autre dimension. J’avais rendez-vous avec mon nouveau destin. J’ai appris à supporter les grosses bottines que me donna Madame guillaume, notre voisine pour marcher dans la neige et affronter les rudes hivers des années 60.

J’ai aussi appris à souffrir en silence devant les railleries de mes nouveaux camarades sur la couleur de ma peau.  Plus tard ce fut le tour de l’intolérance, du rejet, de la méfiance, le regard des autres, ou encore par des blessures marquantes (humiliations subies, et tant d’autres blessures)

Mais heureusement, j’ai aussi rencontré des sourires, des amitiés nouvelles, des gestes de fraternité, qui m’ont aidé à surmonter tous ces obstacles,  et faire face à certaines réalités pesantes, menaçantes ou tout simplement indicibles. Je me considère comme un privilégié qui à eu la chance d’avoir une bonne éducation,  à qui on a enseigné l’amour des êtres et des choses, le pardon, la soif de lire et de se cultiver, et la pratique d’arts martiaux.

Aujourd’hui j’aime à dire que mon père en tant que charpentier a construit l’Atomium, le building Marnix de l’ancienne BBL, et en tant qu’ébéniste il a sculpté la façade d’un restaurant rue Jourdan, et tants de choses qui rendront son souvenir eternel.

Je me suis promis de transmettre toutes ces expériences à mes enfants dès leur plus jeune âge. Ils ont bien reçu le message et franchis tous ces obstacles sans grandes difficultés.

–        Nadia né en 1982, publiciste aujourd’hui –        Sophia née en 1984, Artiste de son état, et que déjà à peine s’avait-elle marcher qu’elle gribouillait sur les murs blancs de notre appartement. – Morgan né 1990 ce bricoleur du future, et féru d’informatique, qui démonte son PC chaque fois qu’il  s’ennuie .

De ce jour où ils sont venus au monde, Jusqu’à aujourd’hui, le bonheur ne m’a jamais quitté. Je savoure chacun des instants partagés avec eux, et je veux  les vivres longtemps encore, en prolongeant ce bonheur avec mes petits enfants.

Que de valises faites et défaites,  que de photos prises comme support  de souvenir à notre mémoire.

Nous sommes bilingues chez les Mghari’s, bilingues de langue, mais aussi de culture. Bilingues ? Que dis-je ? Pardon ! Trilingue !!! J’ai oublié leur mère espagnole de son état.  A notre table, à côté du couscous et des merguez, il y avait la paella ! La tortilla, et le Caldo, que ma belle mère savait si bien préparer ! Mais aussi les moules frites, et les chicons au gratin, que tout le monde adorait.

Finalement, notre diversité identitaire n’est pas forcément contradictoire, mais plutôt complémentaire.

Quel destin ! Quelle richesse ! Quelle bénédiction !

A ma mort, je veux qu’on m’enterre ici en Belgique, auprès de ma famille et mes amis, et tant pis pour les mauvaises langues. Car dans l’eau delà, je veux continuer à  humer les senteurs culinaires que j’ai connues ici-bas….

« C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. »

 Amine Malouf, Les identités meurtrières




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